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Timor-Leste: aux confins de l’Orient

Posted by on 15 juin 2013

Ceci n’est pas une chrono logique partie 1

Le train d’atterrissage vient de frapper le tarmac d’un aéroport de campagne. Bienvenue à l’aéroport international de Dili.

Les agents de l’immigration tamponnent nos passeports d’un sauf-conduit de trente jours, assurément la meilleure raison pour laquelle nous ne sommes plus sur place aujourd’hui. Nous nous acquittons des frais de visas en coupures américaines, qui épargnent au pays d’imprimer ses propres billets et assurent une certaine stabilité monétaire.

Dans la tour de contrôle, les aiguilleurs plient bagage et nous récupérons les nôtres sur l’unique tapis roulant de l’aérogare.

Il est 10 heures du matin au Timor-Leste.

Nous alignons nos sacs, qu’ils soient passés aux cribles par les rayons X et les contrôleurs Y, mais nos regards s’évadent déjà vers l’extérieur. Tandis qu’on dépose maladroitement nos avoirs sur le tapis, nous louchons par l’embrasure de la porte pour distinguer s’il est là.

Avec sa tignasse hirsute et son mètre quatre-vingt-sept, Jo dépasse largement une foule de Timorais qui jouissent d’une vue excessive sur ses aisselles. Il n’est pas anodin de retrouver son meilleur pote à l’autre bout du monde, qui plus est, chez lui.

Jo n’hésite pas une seconde pour franchir la ligne rouge et nous rejoindre tant pour entamer les embrassades que pour abréger les formalités de contrôle des bagages. Nous poursuivons les accolades sur le parking de l’aéroport. On s’emmêle dans les questions ; on s’embrouille dans les réponses. On voudrait raconter en un instant ce qu’on ne trouvera pas le temps de se dire en quatre semaines. Nous avons tant d’histoires à partager depuis nos derniers mots échangés à la maternité de l’hôpital d’Ixelles, le jour de notre départ.

Nous ne nous attardons pas sous la chaleur caniculaire. Jo nous présente Cordi, qui ne s’appelle pas encore ainsi. Deux bonnes tonnes, un teint orange passée, un arrière-train capricieux, le Great Wall 4X4 nous accueille confortablement dans son habitacle surélevé. Le tout-terrain chinois a l’air conditionné à nous plaire. La fièvre des retrouvailles s’estompe au fur et à mesure que le véhicule rafraîchit et nous arrivons enfin à articuler quelques propos intelligibles.

A la sortie de l’aéroport, nous empruntons l’un des deux ronds-points de la ville et découvrons la jugulaire de Dili, Comoro Road, une artère à nombre de bandes indéfini, où le trafic s’écoule souvent en première, rarement en deuxième, de manière anarchique à première vue, mais de manière ininterrompue à y regarder de plus prés. Un flux lent, certes, mais un flux continu. Timor Plaza, on roule, ambassade d’Australie, on tourne. Nous y sommes. Pendant quatre semaines, nous allons pouvoir se requinquer physiquement, se ressourcer psychologiquement, se sentir chez soi, surtout.

Que le temps passe vite ! Demain matin à huit heures, nous prenons la route pour Kupang, au Timor occidental, au Timor indonésien. Comment est-ce possible ? Nous avons l’impression d’avoir atterri hier. Nous sortons les backpacks du coin où ils sommeillent et nous entreprenons de les remplir, non sans laisser à Elise et Jo une vingtaine de kilos de surpoids accumulés au cours des derniers mois.

Tout le monde est prêt pour une dernière soirée à cinq. Adrien revêt son vêtement habituel, celui d’un enfant sans chagrin, emmailloté de sérénité et bercé de la douce illusion que la vie nous en apprend tous les jours, toutes les heures éveillé même. Et la vie ne l’a pas privé en quatre semaines. En une lune, nous aurons passé un cinquième de sa vie à ses côtés. Décroissante sur Atauro, noire sur Ramelau, croissante sur Walu et finalement bien pleine et brillante en se quittant. Une lune de progrès, permanents, et d’aventures. Beaucoup d’aventures ! Un petit bout de quatre mois qui a déjà sept pays à son actif et qu’on emmène sur les routes cahoteuses du Timor-Leste pendant cinq jours, ce n’est pas commun.

Nous sommes partis un vendredi. Elise avait demandé le sabbat à la Banque Mondiale. Jo finissait déjà son dixième jour sabbatique. Nous avions perdu la route du travail depuis longtemps. Il est huit heures du matin. Je prends laborieusement le chemin de l’ambassade indonésienne. Nous avons tardé à lancer les procédures de demande de visas. Nous ne pouvons plus postposer malgré la longue route qui nous attend. J’espère secrètement que les formalités consulaires passeront telle une lettre à la poste.

Mes vœux sont exaucés. Telle une lettre non normalisée postée erronément avec le courrier domestique, j’ai été examiné recto verso. M’étais-je mal adressé ? Sans doute pas. Je suis soudain transféré dans le courrier prioritaire. Puis aussitôt renvoyé dans le rang. Je me suis mis à suer à grosses gouttes en réalisant qu’on allait devoir m’attendre. J’ai donc transpiré et patienté simultanément, bringuebalé d’un comptoir au suivant, d’une file vers une autre.

Pendant ce temps, le carré d’as s’impatiente. Cordi est pleine comme un œuf et Adrien, harnaché à son siège auto, compte les moutons à travers ses lunettes de soleil bleue azur. Fatigués de tourner en rond, ils se résolvent à me rejoindre devant l’ambassade indonésienne. Honorant la patrie de Sukarno, Adrien arrête son comptage et teste avec force conviction la résistance de ses couches made in Indonesia. Résultat des commissions : Adrien occupe suffisamment ses parents pour que je puisses achever mes démarches administratives, le guichetier de l’ambassade affranchissant finalement le quémand d’accès au plus grand archipel du monde.

Première étape de notre escapade : Com, sa plage de sable fine et ses légendaires crocodiles. En quittant Dili, de nombreuses interrogations subsistent quant à la durée du trajet. De nombreux amis d’Elise et Jo nous ont prédit quatre heures, mais les avis divergent sur le kilométrage moyen pour effectuer les 150 kilomètres.

Dès la sortie de la capitale, le ton est donné. Il faudra jongler entre un œil sur le paysage et sur le macadam. La route épouse le littoral, se mariant à la paroi des falaises quand la montagne s’avance en front de mer puis plongeant vers la baie lorsque les monts laissent plus de place aux vagues pour s’écraser. Ce scénario se répète tout au long de la première heure. De somptueux panoramas sur des criques précèdent puis succèdent à des vues de près sur les collines quand la route semble soudain étranglée entre mer et terre.

Est-ce l’éblouissement du paysage qui nous ralentit, l’état de la route, la vigilance du conducteur ? Quoi qu’il en soit, nous ne sommes pas bien loin lorsque nous décidons de refroidir le moteur de Cordi à l’ombre d’un arbre et d’en profiter pour avaler un lunch très très local. De sommaires cahutes proposent un menu binaire. Adrien s’offre un bain de foule, passant de bras en bras. Réclame un nouveau lange. Un sein. L’autre. Repasse de bras en bras, bercé par toute la corporation restoroutière du coin.

La fièvre de Cordi est tombée. La mise à l’arrêt par mesure préventive lui a sûrement été bénéfique. On remet le moteur en marche. L’heure, elle, n’a jamais cessé de tourner. On file en direction de Com. Com s’éloigne malgré tout. La route a quitté la côte et zèbre à présent un décor de rizières. L’après-midi est déjà bien avancé lorsque nous atteignons Baucau, la seconde ville du pays. Quelques surréalistes tours et détours pour trouver la route de Com enterrent définitivement tout espoir de rallier notre destination. Com une illusion.

Nous descendons à la Pousada de Baucau. La massive demeure coloniale en impose avec son escalier monumental et sa bâtisse principale. Le personnel, en habit, apporte aux visiteurs le charme suranné d’un temps révolu et les sanitaires défraichis confirment que la meilleure enseigne de la ville fait bien partie du cercle fermé des gloires déchues. Pourtant, peu de choses suffiraient à redorer le blason de l’établissement tant le chef met un point d’honneur à dresser les meilleures tables de la région et le jardinier s’échine à préserver un gazon digne d’un green de golf et des parterres fleuris d’un jardin botanique.

Notre chambre s’accompagne d’un accès à la piscine communale. Nous faisons le tour du rond-point, saluant au passage les deux statues pliées vers le sol et descendons jusqu’au bassin dans la rue opposée. Ici aussi, les meilleurs jours semblent appartenir au passé mais de jeunes garçons en caleçon et de jeunes filles fort vêtues plongent avec fracas et nagent avec tracas sans attendre des temps meilleurs. Adrien, pour sa part, ne se soucie nullement de la peinture écaillée et baigne des jours heureux en surveillant ses parents faire des longueurs à l’image du maître nageur qu’il ne tardera sans doute pas à devenir.

Le lendemain, on prend un délicieux petit déjeuner à la Pousada. On digère notre déception d’avoir abandonné Com et filons vers Tutualla, à la pointe orientale du Timor-Leste. Timor, Est en malais. Leste, Est en portugais. Atteindre l’extrémité Est de l’île, c’est rejoindre en quelque sorte les limites de l’Orient. Tutualla donc ! Nous ne sommes plus qu’à 8 kilomètres de l’embarcadère pour le Jardin d’Eden, le paradis sur mer. 8000 mètres que nous compterons un à un ! 8 bornes parcourues en une heure et vingt minutes. 800 nids-de-poule, et d’autruche. 80 minutes de lestage-délestage de Cordi. Un passager à pied. Puis deux. Tous en voiture ! Moins un, moins deux. On repart. En bout de piste, un T. Droite ? Gauche ? Allez, gauche. On y est. Walu, le bout d’un monde.

On remercie Cordi de s’être si bien conduite et nous soufflons longuement, de soulagement. Le soleil nous a attendus pour aller se coucher. Nous le saluons les pieds nus dans le sable et la peau rosie par sa lueur tombante. Mais qui sommes nous pour mériter de tels moments ? On nous promet mieux le lendemain. Difficile à croire. Mais pas le temps d’y réfléchir : le repas est servi.

Repus, on agrémente la soirée d’une partie animée de la version belge du Times up. René Magritte, Helmut Lotti, Guy Verhofstadt, le capitaine Haddock et le Grand Jacques côtoient d’illustres méconnus et diffusent dans l’air humide un tendre parfum noir-jaune-rouge. On partage ensuite nos chambres de bambou avec les souris et autres espèces locales. Les bêtes que l’on compte pour s’endormir ne sont pas prêtes à être tondues.

Au réveil, l’excitation est au rendez-vous. Au programme du jour : Jaco Island. Cette île qui fait face à Walu est réputée pour sa longue plage de sable fin et pour ses spots de snorkelling. Nous la rejoignons en barque à moteur. Les villageois nous ont préparé un repas pour le midi. Le bateau repart. Rendez-vous est pris à 15 heures, pour le retour.

Nous voilà seuls.

A cinq.

Nous apercevrons finalement un couple à l’extrémité de la plage. Pas de quoi ôter la sensation d’avoir loué à la journée une île paradisiaque rien que pour nous. Nous enfilons masques et tubas. Flottons à la surface de cette eau translucide. Admirons les coraux. Saluons centaines de poissons. Puis rejoignons le rivage pour se délecter de rougets délicieusement grillés. Nous vivons en robinsons paresseux. On ouvre le bec. On mange. On ouvre le bec. On s’émerveille. On ouvre le bec. On inspire dans le tuba.

Seule ombre au tableau : l’ombre se fait rare. Nous confectionnons une tente berbère à Adrien avec un paréo, des branches, et sa poussette. Le résultat est mitigé. Qu’à cela ne tienne, l’heure de la baignade a sonné. Affublé de sa tenue marine, Adrien s’ébat des mains de papa à celles de maman, et vice versa. La séance se transforme rapidement en shooting photo. Comment résister ? Dans un tel décor !

En milieu d’après-midi, le pêcheur dépêché le matin nous pêche pile à l’heure et nous ramène à Walu les yeux pétillants et la peau plus dorée qu’à l’aller.

Les quatrième et cinquième jours sont ceux du retour. Nous rebroussons chemin. Passons la fin d’après-midi à la plage de Baucau.

Repassons une nuit à la Pousada. Atteignons Dili le lendemain. Un mardi. Notre quatrième sur l’île. Le pénultième. Sept jours avant notre minibus pour l’Indonésie. Trois semaines après notre atterrissage. Deux après notre premier contact avec notre centre de plongée. Une après notre arrivée à Hatu-Builico pour l’ascension du Ramelau. Un mardi.

(Suite à paraître: Timor-Leste: aux confins de l’océan)

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