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Rapa Nui

Posted by on 12 mai 2013

Depuis que le premier Européen y a amarré le dimanche de Pâques 1722, Rapa Nui attise la curiosité, attire les curieux.

Faux, archifaux !

Au 18ème siècle, que peut bien valoir un caillou poussiéreux planté au beau milieu de l’océan Pacifique ? Rien.

Quand le navigateur néerlandais Jakob Roggeveen y jette l’ancre en cette sainte journée pascale, il ne se doute pas un instant qu’un pirate du vieux continent, Edward Davis, l’avait déjà découverte 35 ans plus tôt, mais n’avait pas daigné s’y arrêter, ne lui prêtant aucun intérêt.

Quand Felipe González de Haedo, envoyé par la Couronne espagnole, annexe ce rafiot volcanique qui semble dériver à l’infini, il ne se rend nullement compte qu’il s’agit du bout de terre où Jakob Roggeveen a fêté la Résurrection du Christ 48 ans auparavant.

Quatre ans plus tard, l’explorateur britannique James Cook conclut après son passage de cinq jours sur l’île : « Aucune nation ne combattra jamais pour l’honneur d’avoir exploré l’Île de Pâques, […] il n’y a pas d’autre île dans la mer qui offre moins de rafraîchissements et de commodités pour la navigation que celle-ci.»

Lorsque vous achetez un ticket « Tour du monde » avec One World, un séjour à l’île de Pâques apparaît souvent comme une évidence. Vu que cela n’implique aucun frais supplémentaire, comment résister à la tentation de fouler cette terre mystérieuse ? Comment, mais surtout pourquoi résister ? Pourquoi rester à Amman si on vous emmène à Petra ? Pourquoi aller à pied si on vous prête un vélo ? Pourquoi réchauffer des plats préparés si on vous cuisine des pâtes fraiches ? Pourquoi boire une Kro si on vous paie une Leffe ? Pourquoi s’esquinter au travail si vos enfants vous attendent à la maison ? Pourquoi se contenter des statues de San Martin si on vous offre de rencontrer les Moais ?

N’ayant trouvé aucun « parce que » à cette dernière question, rendez-vous était pris avec les Moais pour 12 jours de farniente, de mystères, d’exotisme, d’envoûtant, de beau, juste du beau !

Et le rendez-vous n’avait pas été fixé par hasard. En atterrissant le 3 février, nous savions que notre découverte de l’île serait rythmée par la Tapati qui avait débuté 2 jours plus tôt et qui se clôturait la veille de notre départ. La Tapati ! La Tapati ? Comment définir cette olympiade bon enfant qui oppose traditionnellement 2 équipes de Pascuans pendant 15 jours ? Adresse au lancer de lances, épiques sprints hippiques à cru, cross en pagne lesté d’un régime de bananes sur les épaules, descentes de luges à flanc de volcan, concours de cuisine polynésienne, course de vitesse à la nage ou en canoë, diverses compétitions de confections artisanales, pêche chronométrée en pirogue, et j’en passe. Et cerise sur le gâteau : des spectacles quotidiens de danses et de chants traditionnels en soirée. En posant les pieds sur le tarmac de l’aéroport Mataveri, nous sommes donc de facto les invités d’un des plus authentiques festivals folkloriques au monde. Et cela n’a pas de prix ! Y assister non plus. Ici, tout est gratuit. Nul n’est même tenu de payer en sourires, hourras, et applaudissements. On est libre quand on visite l’île au monde la plus éloignée de toute autre terre habitée.

Libres, mais pas seuls au monde. Lors de la Tapati, ce ne sont pas moins de 2.000 Robinsons et autant de Robinsonnes qui échouent à Rapa Nui. L’île tente d’absorber ce soudain doublement de la population avec les moyens du bord. Avec une certaine réussite !

Avec les années, l’aura de la Tapati enfle. La foule qui s’y presse aussi.

Mes souvenirs de la Tapati 2005 étaient moins peuplés, plus naturels. Moins de photographies. Plus de chorégraphies. Pourtant je ne doute pas que les artistes et athlètes jouent pareillement leurs partitions. Mais tout me paraît plus dissout, plus diffus, plus dilué dans la masse. Plus haché, plus saccadé, plus entrecoupé par les flashes en rafale.

De quoi se demander : à partir de quand dévient-on victime de son succès ? Pour l’instant, le succès est au rendez-vous. Pourvu que cela dure !

Si le succès a ses ombres, il porte aussi des visages. Sur la photo de classe du succès pascuan, Marta et Roger se tiennent bien droits au premier rang. En février 2005, les trois autres mousquetaires et moi-même les avions quittés, sevrés d’accolades, laissant derrière nous un camping quasi vidé de ses occupants. Aujourd’hui, Mihinoa compte nonante hôtes, deux tiers sous tente, le reste sous dur. Nous avons réservé bien à l’avance une chambre matrimoniale pour nos douze jours à Rapa Nui. Bien nous en a pris ! Nous n’aurions pas trouvé de place en débarquant chez Marta et Roger à l’improviste.

Notre Boeing sept-cents quelque chose paraît deux fois plus grand que le bâtiment de l’aéroport. Un tapis roulant serpente sans valise devant des touristes en attente. Quelques stands d’hébergement complètent la salle des arrivées. Des chefs de famille y proposent tout sourire les quelques dernières chambres vacantes de l’île. Roger tient son stand d’une main, ses colliers de fleurs de l’autre. Avant même d’endosser nos bagages, nous échangeons les premières accolades. On courbe docilement l’échine pour enfiler notre collier autour du cou. L’odeur envoûtante des orchidées fraiches nous englobe, nous parfume, nous enveloppe, puis nous transporte jusqu’au lacet mécanique qui maintenant gerbe les sacs à dos, les balluchons, les frigobox (un tiers des pièces), les valises et tous autres types de paquetages.  Nos fardeaux récupérés, nous embarquons en pickup avec les neuf autres passagers de notre vol qui ont choisi de loger à Mihinoa, le regard hypnotisé par l’océan.

En franchissant le porche du camping, c’est le choc !

En huit ans, Roger et Marta ont complètement transformé la plaine rase d’autrefois.

Je suis d’abord perplexe. Tant de tentes, tant de bâtis. Sera-ce aussi bien qu’avant ? Ce sera finalement mieux, et même beaucoup mieux ! La réaction enchantée de Belle me rassure. La chambre est largement supérieure à ce que nous avons eu jusqu’ici sur le continent. La cuisine (presque) privative, la terrasse : mes craintes se dissipent et se sont même totalement évaporées avant même que la bouilloire ne sonne l’heure de mon premier café.

En fait, Roger et Marta ont réussi l’exploit de préserver un lieu paisible. De manière assez incompréhensible, personne ne se marche sur les pieds. Ils ont eu l’intelligence de construire  des beaux espaces pratiques à vivre avec de grandes cuisines et de larges espaces de rangement. Chacun y trouve sa place sans gêner l’autre, cultivant une ambiance décontractée où tout le monde semble plus écouter l’océan que son lecteur de musique.

La douzaine de jours de farniente tant rêvée s’annonce inoubliable !

Dès le premier soir, on assiste de notre terrasse à un inouï coucher de soleil, premier épisode de crépuscules surréalistes dignes des plus fantasmagoriques aquarelles. Et lorsque l’horizon s’éteint, les étoiles pointillent un ciel encre de Chine.

Sur le chemin qui nous conduit à notre premier spectacle de danses, l’envie est grande de marcher les yeux aux cieux tous feux éteints mais les trous profonds dans le macadam qui font penser à des cratères d’astéroïdes nous forcent à cheminer le « nez sur le goudron » avec notre lampe frontale sur la tête. Mesures de prudence évidentes qui s’essouffleront néanmoins avec le temps jusqu’à l’accident tragico-comique de vélo l’un des derniers soirs où, trop grisée par sa soirée de reine maorie, Belle a raté le virage entre deux crevasses, figeant sa roue avant dans un troisième trou d’obus, la propulsant « nez sur le goudron », à proprement parler cette fois-ci.

Les jours suivants, farniente oblige, se résument à peu de choses près à du repos et quelques courtes balades. Quant à la Tapati, on assiste plus aux prestations nocturnes qu’aux compétitions diurnes. On se repose. Un luxe sur une île où la plupart des éphémères visiteurs ne passent que quatre à cinq jours.

Le cinquième jour sonne le réveil de la conscience. Aujourd’hui, on gravit Rano Kau, le volcan sur la route du centre cérémoniel Orongo. Son cratère, large de 1,5 km de diamètre, trône au Sud-Ouest de l’île et renferme une lagune de 250 mètres de profondeur.

Depuis plusieurs jours, nous sommes abonnés aux grasses matinées et nous échouons à nous extraire du lit à l’heure que l’on s’était promise. Résultat des courses : le grand astre est déjà haut perché dans le ciel lorsque nous entamons l’ascension du volcan. Rano Kau n’est et ne sera jamais mentionné dans aucun magazine de randonnée comme étant un mont difficile à gravir. Et pourtant, son exposition au soleil et son manque d’endroit ombragé rendent la montée plus exigeante que prévu. Les souvenirs resurgissent. Je nous revois avec Ol, Moun, Jo, et notre jeune britannique d’adoption. Première pause sur le même tronc. Pas par nostalgie. Juste parce que c’est le premier endroit où poser ses fesses. Et que la vue y est… Lointaine. Nous poursuivons. Enfin le sommet. On rejoint le balai de voitures climatisées qui vomissent des photographes amateurs et les réingurgitent ensuite pour la descente.

On prend le chemin de crête pour rejoindre le poste d’entrée du parc national Rapa Nui. L’abri d’il y a 8 ans s’est mué en micromusée. Tous les tenants et aboutissants du passage du culte des Ahus et Moais vers celui de l’homme-oiseau y sont richement illustrés. A la lecture des panneaux, l’histoire est claire comme de l’eau de roche. En se la racontant l’un l’autre quelques minutes plus tard, tout est déjà plus nébuleux. On ne s’approprie pas plusieurs siècles de mytholégende en quelques clignements d’yeux.

La visite exhaustive du musée de l’île quelques jours plus tard réussira à imprimer un peu plus dans nos circonvolutions cérébrales la chronologie des événements mais je me résous à ne pas vous les conter en détails dans ces lignes vu la beauté de la légende et la porosité de ma mémoire. Néanmoins, juste pour vous mettre l’eau à la bouche, sachez qu’on y parle d’hommes-oiseaux, héros de chair et d’os qui bravaient l’océan, la faim, la soif, pour ramener le premier un œuf pondu sur deux îlots en face d’Orongo. Le vainqueur était divinisé sur le champ, porté aux nues par sa tribu et aussitôt enfermé pendant un an en absolue isolation du monde extérieur. Les plus curieux d’entre vous y découvriront des divinités exotiques à souhait comme Maké-Maké mais également la relation des Rapanuis aux astres, leur vision de l’homme et la femme, etc.

Je vous souhaite d’être curieux. Evadez-vous ! Et même dégarnis, vous sentirez sans doute vos cheveux battre votre dos, emportés par votre galop sur les coteaux des collines Rapa Nui.

La randonnée vers Orongo nous motive à aller enfin à la rencontre des Moais. Comment ces géants de pierre ont-ils pu être détrônés par l’homme-oiseau ? Comment les Rapanuis ont-ils pu aller jusqu’à déboiser leur île pour déplacer ces colosses ? La folie de l’homme ? Fascinant ! Nous enfourchons nos VTT de location pour aller en saluer quelques-uns. Mais sans excès ! Il faudra revenir pour poursuivre les salutations.

Pour le reste, je pourrais vous parler de l’Anakena, plage de sable fin, palmiers, eau cristalline, Moais en toile de fond, à moins que vous ne préfériez les courses de chevaux au bord de l’océan, les courses de luge sur l’un des volcans au centre de l’île, les quatre poissons fraichement pêchés offerts par un Rapanui qui nous avait pris en stop, les fresques artistiques et les joutes amicales chaque soir à Hana Vare Vare, les paréos, coquillages et bijoux en tous genres, les bouteilles de Chardonnay sur notre terrasse, le carnaval de chars folkloriques avec ses danseurs nus peints, Belle déambulant en reine Rapa Nui dans les rues de Hanga Roa, ou l’accolade finale avec Roger, virile et froide, et Martha, douce et chaude, mais je garderai pour nous les détails de tous ces instants hors du temps vécus quelque part là-bas hors du monde. Ne le prenez pas mal ! Prenez-le comme une invitation à nous suivre sur les traces d’une civilisation unique, qui fut la seule civilisation polynésienne à créer une écriture propre. Des surcroît, un écriture unique au monde, car la seule à être construite en boustrophédon inversé. Pour la lire, il faut lire de gauche à droite en partant de la ligne inférieure et en retournant le support à chaque fin de ligne. Et devinez quoi ? Le Rongorongo, c’est son nom, n’a pas encore été décrypté. Vous parliez de mystère ?

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